Alice au pays des horreurs

Le réveil en sursaut après une courte nuit est toujours difficile surtout quand le décalage horaire y met du sien.

La lumière passait au travers des trous qui criblaient les persiennes laissant passer la faible lumière qui filtrait de l’extérieur. La lumière bien que faible m’aveuglait avec mes yeux entrouverts. Je n’arrivais pas à comprendre ou j’étais, mais quand un énorme fracas tel le tonnerre retentit, ce fut comme un coup de poing dans le visage qui me fit revenir à la réalité. C’est alors qu’à l’extérieur le ciel s’assombrit à un tel point que je crus que la nuit tombait. Mais quelle heure était-il ?

Incapable de contrôler quoique ce soit mon cœur s’emballa, frappant dans ma poitrine, si fort que j’eus l’impression que les trépidations qu’il faisait allaient faire tomber une autre vitre. Et l’arrivée de Paolo ne fit qu’amplifier cette sensation si violente qui anima mon torse le faisant se soulever de plus en plus fort.

- Par ici, me hurla-t-il en attrapant ma main. Nous ne pouvons pas rester là.

- Et Max ?

- Je l’ai croisé avec sa caméra il y a quelques minutes.

Je saisis alors mon sac sans même prendre le temps d’attraper le reste de mes bagages. Et lui emboita le pas sans réfléchir plus que cela. Nous franchîmes le seuil de ce qui était censé être ma chambre. En réalité une pièce avec un lit de camp défoncé. Le couloir dont les murs sans la moindre peinture et s’effritant me parurent encore plus glauques que le jour de mon arrivée. Les cris de panique montaient de la cage d’escalier vers laquelle nous nous dirigions. Bien évidemment l’ascenseur n’était plus en fonction et l’électricité semblait être devenue une option.

Nous attaquâmes la descente de l’escalier partiellement détruit, et une odeur de moisi commença à me prendre le nez. Mais une explosion au-dessus de ma tête propulsa une vague de poussière tout autour de moi, me faisant rapidement oublier ce désagrément que j’étais surement la seule à remarquer. Dans toute cette panique, je jetais un coup d’œil d’où provenait l’explosion et réalisais avec horreur que la chambre que je venais de quitter était désormais rasée. Au-dessus de nous le ciel était désormais directement visible et je reçus dans l’épaule un morceau de ce que je supposait venir du pan de mur qui s’était écroulé.

- C’est déjà la nuit m’écriais-je, perdue dans la cohue.

- Non ! Tu n’as dormi que trois heures, il n’est que sept heures. Mais les voitures dans le parking ont pris feu, ce sont les pneus qui brûlent qui donnent cet aspect noir au-dessus de nous.

- Où allons-nous ?

- Nous descendons au sixième étage.

- Au sixième !!! Mais je croyais que nous étions au premier.

- Alice, nous sommes au neuvième ce sont les décombres du haut des tours qui ont enseveli tous les environs et qui donnent cette impression d’être en bas de l’immeuble. Nous devons absolument descendre avant que les étages qui sont encore debout ne nous écrasent.

Je suivais finalement Paolo, qui me tirait de plus en plus vite vers le bas. Les rares lumières des systèmes d’urgence éclairaient faiblement les marches et je marchais soit sur des gravats soit sur des sacs utilisés pour caler les portes, manquant à plusieurs reprises de me tordre les chevilles. Par chance, j’avais conservé mes chaussures de marche comme on me l’avait conseillé lorsque j’étais arrivée pour faire le reportage.

- Où est Max, demandais-je à Paolo qui venait de s’arrêter pour pousser une porte qui entravait notre passage.

- Il est déjà descendu au local technique pour récupérer la caméra, me répondit-il essoufflé.

Au même moment, la porte céda grâce à ses efforts et nous pûmes continuer notre cavalcade. Nous n’avions pourtant descendu que cinq étages et j’étais déjà exténuée. Nous arrivâmes à un palier où l’escalier était rempli de gravats.

- Nous devons traverser une partie à découvert de l’immeuble tu me suis et tu cours de toutes tes forces pour atteindre l’autre bout du couloir, me lança Paolo. Et ne regarde que mon dos.

Il poussa alors la porte qui permettait d’entrer à l’étage et je lui emboitais le pas. Effectivement, la situation était comme il me l’avait dit, nous étions à découvert. Mais le couloir ne faisait que quelques centimètres de large et les quatre étages qui nous séparaient du sol étaient de ce côté du bâtiment comme une falaise. Saisit par un vertige que je n’avais jamais ressenti je me focalisais sur le dos de Paolo. Quand soudain je trébuchais sur un de ces fameux sacs qui jonchaient, çà et là, le sol. À la limite du précipice, Paolo me retint m’évitant une vertigineuse chute d’une dizaine de mètres. Je me redressais difficilement, dégageant mon pied du sac perdant ma chaussure.

- Laisse-là, me cria le médecin avec un regard inquiet.

Ne l’écoutant pas, je me retournais et saisissais ma chaussure bloquée et réalisant soudain avec effroi que cette dernière n’était pas coincée dans un sac de sable, mais dans les cotes d’un homme mort sûrement depuis déjà quelques jours. Je sentis alors les mains de Paolo me soulever et me trainer vers la porte qui n’était qu’à quelques pas. Dans ma main, je tenais tétanisée ma chaussure. Et l’impact d’une balle près de moi me fit revenir à la réalité. Suivi d’un deuxième. Je me redressais tandis que mon sauveur ouvrait la porte, en m’entraînant derrière pour nous mettre à l’abri et tenter de me réconforter.

- Alice, il faut que tu restes calme, me dit-il en me serrant les mains si fermement que je ressentais une grande force dans ses paroles. Je sais que ce ne sera pas facile, sache que cette nuit les affrontements ont été extrêmement rudes et vu le nombre de blessés j’aurais peu de temps à te consacrer une fois que nous serons arrivés.

- Ne t’inquiète pas je ne perturberai pas votre travail, je garderais mon sang-froid. Il est vrai que je ne peux nier qu’en me débattant avec le corps, j’ai été si surprise par la situation et n’ai pu rester indifférente.

- Encore heureux que tu ne restes pas de marbre sinon ton travail ne serait pas aussi bon.

Nous reprîmes notre descente après les quelques secondes que Paolo m’avait accordées pour reprendre mes esprits. Je réalisais maintenant l’incroyable personnage qu’il était. J’étais venu pour découvrir son incroyable travail, mais c’était l’homme qui était incroyable. Depuis deux ans il était terré caché de tous et je voyais bien que mon arrivée avait tout bouleversé. Je le suivais dans son univers de douleur et de terreur. Percevant maintenant des gémissements provenant des étages inférieurs. La souffrance qui en émanait me prenait les tripes. Poussé aussi bien par des hommes que des femmes, voire même des enfants. Ces cris de détresse et de désespoir étaient comme des centaines d’appels au secours auxquels je ne pouvais répondre. Je luttais pour ne pas me laisser submerger par la panique et laisser des larmes sortir de mes yeux. La faible lueur dans l’escalier ne semblait pas perturber Paolo qui circulait tel un chat dans la nuit. Je le voyais enfin en action. Il s’agenouilla près d’une femme qui tenait un nourrisson de quelques jours dans le creux de ses bras. Elle avait le visage si creux et empreint d’une fatigue, que je n’avais surement jamais ressentie et que sans doute je ne ressentirai jamais. Il lui glissa quelques mots à l’oreille, de manière à peine audible, dans une langue que je ne connaissais pas, puis passa sa main sur sa joue et comme par magie un sourire illumina le visage de cette mère. Il se releva et parcourut à peine trois mètres qu’il retint dans sa chute un homme dont la jambe amputée au niveau de la hanche noircissait. Il l’aida à franchir la porte que ce dernier avait tenté en vain d’ouvrir. Je l’accompagnais, retenant celle-ci qui se refermait sur eux tandis que Paolo l’accompagnait jusqu’à une paillasse, déjà maculée de sang. Il s’adressa enfin à lui, lui parlant dans une autre langue qui m’était totalement inconnue. L’homme acquiesça quelque peu rassuré et nous ressortîmes continuant notre périple.

- Cet homme cherchait sa femme qui a été touchée par une rafale de mitraillette cette nuit. Je lui ai dit qu’elle se reposait et qu’elle était vivante, m’expliqua Paolo, alors que je sursautais au même instant réagissant à un bruit similaire à celui qu’avait du entendre la plupart des gens présents dans les lieux. Le malheureux à la gangrène et ne survivra pas. Il l’a certainement deviné, et tous ses espoirs reposent sur sa femme pour s’occuper de ses enfants.

- Comment le sais-tu ? demandais-je tentant de ne pas me laisser dominer par mes sentiments.

- C’est moi qui l’ai amputé alors que la jambe pourrissait depuis une semaine. De plus c’est moi qui ai pratiqué l’intervention tout à l’heure sur sa femme. J’ai retiré quatre balles, mais je crains qu’elle ne survive pas, car elle a perdu une très grande quantité de sang et par malchance son groupe sanguin est rare. Le pire c’est qu’elle est épuisée et si mal en point qu’elle est incapable de rejoindre ses trois enfants qui sont couchés dans le dortoir prévu pour eux. Il va donc falloir aller les voir pour leur remonter le moral. Cette nuit, ils ont déjà perdu leur grande sœur qui les aidait à sortir de leur logement en feu. Tout cela, sous le tir des combattants qui progressaient dans la rue. Elle a reçu une balle en pleine tête alors qu’elle portait sa petite sœur de quatre ans.

- Que vont-ils devenir ?

- Je ne suis malheureusement pas ici pour cela. J’ai fait appel à toi pour faire ce reportage afin que l’opinion sache que tout cela doit s’arrêter et que toute l’aide est la bienvenue. Suis-moi, le dortoir est deux étages plus bas, m’intima-t-il avec délicatesse.

Je le suivis docilement et entrais maintenant dans ce qui me parut l’antichambre de l’enfer. Des dizaines d’enfants, ça et là, limite entassés les uns sur les autres attendaient seuls. Plusieurs lampes- torche éclairaient les murs délabrés de la salle, des affiches de dessins animés y avaient été collées et étaient sous le feu des projecteurs, mais j’imaginais très bien la futilité de cette mise en scène. Pourtant, entre les pleurs et le regard perdus des plus grands, c’étaient les plus petits qui se rattachaient à ces images aux couleurs chatoyantes. Par chance, les bruits de combat ne semblaient plus percer l’épaisseur des cloisons à cette profondeur. À l’approche de Paolo, je perçus le regard implorant et terrorisé des enfants. Ils craignaient pour la plupart l’annonce d’une terrible nouvelle, si elle n’avait pas encore été faite. Nous voyant les dépasser les enfants retombaient comme dans l’ombre, abandonnés à leur angoisse et pourtant les pleurs diminuaient.

- Que se passe-t-il ? m’inquiétais-je de ce soudain silence.

- Je ne leur apporte pas de mauvaise nouvelle, mais pas non plus de bonne, me répondit-il avec pragmatisme. Les voilà, ils savent que c’est pour eux que je viens. Ne dis rien.

- Comment ça ? Ils savent.

- Je ne sais pas. Surement à cause de nos regards compatissants. Chut ! me dit-il avant d’être devant les trois enfants.

Je ne pouvais soutenir leur regard. Sachant qu’une fois mon article terminé je retournerai bien au chaud chez moi. Je détournai rapidement la tête, pour évidemment croiser le regard d’autres enfants. Je me mis soudain à trembler quand Paolo commença à leur parler. J’appréhendais leur réaction. Je me sentis lâche. Qu’allaient-ils devenir ?

- Vous me reconnaissez les enfants ? demanda Paolo.

- Hum hum, marmonna la petite fille.

- Tu es le docteur miracle, ajouta le garçon.

- Votre Maman se repose. Elle a perdu beaucoup de sang et elle est très fatiguée, expliqua sans détour le médecin.

J’étais surprise par cette manière si directe d’annoncer cela aux enfants. Mais je le fus bien plus quand j’entendis la réponse.

- Je peux lui donner le mien.

- Ce n’est pas possible.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il doit être donné par une maman qui lui ressemble.

Cette réponse bien que complètement absurde suffit, à faire comprendre aux enfants la situation. Et je me retournais enfin, bravant la terreur qui m’avait dominée jusqu’ici. J’osais soutenir leur regard et m’approchait de la petite fille qui me dévisageait avec insistance. Et la prit dans mes bras.

- C’est quoi ton nom ?

- Alice ! répondis-je à ce petit bout de chou qui me faisait fondre avec son adorable petite voix.

- Tu ressembles beaucoup à ma Maman. Est-ce que c’est toi qui vas lui donner de ton sang, m’annonça-t-elle tout de go.

Je me mis soudain à trembler de tout mon être, ne sachant que répondre à ce minuscule petit bout qui m’avait en une phrase, désarmée comme jamais je ne l’avais été.

- Tu trembles c’est parce que tu as peur ? me dit-elle en me plongeant ses yeux écarquillés droit dans les miens. Tu sais les piqures ça ne fait pas si mal que ça et ma maman est très gentille, ajouta-t-elle.

Je la serai contre moi, le cœur battant si fort que je me demandais si la fillette le sentait, en lui répondant d’une voix éraillée à la limite du sanglot :

- Si le docteur dit que c’est possible, je le ferais.

Par-dessus l’épaule de la fillette, je regardais Paolo, qui m’adressa un regard sans appel et dit :

- Nous allons voir cela ma puce. Mais pour cela nous devons y aller maintenant.

Il saisit alors la petite fille et la remit dans les bras de son frère, et nous retraversâmes le dortoir dans un silence quasi total. J’avais l’horrible impression de me sentir coupable d’abandonner tous ces enfants à un sort que je n’osais imaginer. Je regrettais que Max n’ait pas été là pour filmer cette rencontre. En ce moment il était au cœur du problème plus bas encore dans les étages. À mesure que nous nous enfoncions, je remarquais le nombre croissant de personnes blessées, attendant le plus souvent seules, assises par terre, avec une lumière à peine suffisante pour voir à deux mètres devant nous. Sur le sol, la poussière que j’avais à peine remarquée était maintenant mélangée à une grande quantité de sang, provenant des blessés qui semblaient se succéder, en un flot continu. Nous arrivâmes enfin en bas de l’escalier. La cage était bondée, les cas ici présents semblaient plus critiques que ceux que j’avais vus jusque là. J’étais si loin de me sentir à ma place dans ce lieu que j’étais mal à l’aise. Immédiatement Paolo, remarqua mon désarroi croissant et me lança :

- C’est maintenant que nous allons entrer dans le vif du sujet.

Il appuya sur un bouton le long du mur, ce qui éclaira légèrement les lieux. Je ne m’étais même pas rendu compte que nous étions devant un ascenseur. Et que les gens avec nous attendaient leur passage. Comme l’aurait fait un troupeau suivant le mouvement sans savoir réellement où ils allaient. Mais dans leur cas, ils n’étaient que d’innocentes victimes des combats dont la plupart n’en avait que faire. Quelques secondes passèrent avant qu’enfin la porte s’ouvre. Une odeur solvantée me prit la gorge et un homme en blouse sortit avec difficulté tentant de se frayer un chemin parmi les personnes qui attendaient devant ce qui semblait être le chemin de leur ultime espoir. C’est alors qu’il annonça avec une aisance désarmante :

- Nous ne prendrons que les personnes dont les organes vitaux ne sont pas touchés.

Il répéta la phrase dans plusieurs langues, jusqu’au moment où une femme se mit à hurler alors qu’elle tenait dans ses bras un enfant, dont la tête couverte de sang, ballottait comme si elle était désarticulée. Elle tomba à genou implorant qu’on s’occupe de son enfant. Je ne comprenais rien à ce qu’elle disait, mais j’imaginais parfaitement ce qu’elle voulait. J’étais bouleversé devant son insoutenable détresse et commençais à m’approcher d’elle, mais immédiatement la main de Paolo me retint, et il me chuchota :

- Inutile de lui donner de faux espoirs, elle connait déjà l’issu.

Il me poussa en direction de l’ascenseur et l’autre médecin fit entrer deux patients. Et se tourna vers moi en me disant :

- Je suis Arun. Désolé, si ceci vous a choqué, mais nous n’avons que deux salles d’opération et nous ne sommes que trois médecins. Si nous ne faisions pas de choix, aucun ne survivrait.

Je fis un signe de la tête en guise de réponse, mais n’imaginais pas comment cet homme parvenait à ne pas craquer devant de telle décision à prendre. C’est quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent que je réalisais l’ampleur de leur travail. Un brouhaha avait envahi mon univers sonore, une course effrénée des infirmières qui virevoltaient d’un patient à un autre, assis soit sur une chaise soit sur le sol le long des murs, me donna le tournis. À peine la porte fut-elle refermée derrière nous, que Paolo fut-il interpellé par le troisième docteur.

- Une urgence Pôlo, il y a quelque chose à tenter, lui dit-il avec un étrange accent.

Sans perdre une seconde il se mit en route vers une des salles d’opération. Je le suivis quelques pas derrière observant les multiples blessés qui étaient amoncelés dans chaque recoin. Et c’est là que ma vision de la situation s'éclaircit devant l'évidence. Cet hôpital n’avait aucun malade. Seulement des blessés. Et cet ancien hôpital de ville n’avait pas été construit dans le but de recevoir que des blessés, tout comme le personnel n’avait été formé à ce genre d’intervention. Et l’équipement n’était pas adapté. La plupart des bandages étaient faits avec des draps découpés et non des bandages stériles. Tout manquait ici. Et coupé du monde, sous terre, cerné par les combats, il était particulièrement difficile de faire parvenir quoi que ce soit. Je me demandais de nouveau ou max pouvait bien se trouver, j’aurais aimé qu’il filme tout cela et que nous puissions illustrer notre reportage afin d’obtenir gain de cause pour tous ces gens si dévoués. Mais je ne doutais pas qu’il ait déjà trouvé des images on n’aurait pu imaginer plus émouvante. Il avait ce don qu’on certain à faire exploser la vérité au visage des gens avec un simple plan, une lumière ou même un cadrage bien ajusté. Le tout avec sa propre sensibilité qui rendait son travail unique.

C’est gens justement, qui étaient piégés ici dans cet univers de violence et de mort. Comment pouvaient-ils supporter tout ceci ? Pour ma part, malgré toute cette douleur, cette souffrance et le danger. Je me sentais presque en sécurité. Indifférence, égoïsme de ma part ou même inconscience, sachant que pertinemment, que d’ici quelques jours je serait rentrée et bien au chaud chez moi, à l’abri dans mon appartement haut standing. Je ne parvenais pas à savoir quel sentiment m’animait le plus. Je restais planté, là, au milieu du passage perturbant le flux de ceux qui travaillaient comme s’ils n’existaient pas. C’est quand je fus bousculé par un infirmier portant une femme la main arrachée que je percevais pour la première fois que j’avais peut-être un rôle à jouer et comment faire pour aider ces gens merveilleux qui travaillaient ici. Je me poussais du centre de l’allée pour enfin rejoindre la salle ou Paolo opérait. Je crus reconnaitre une ancienne nurserie reconvertie en salle d’opération. Tout le monde pouvait voir les médecins faire de leur mieux pour secourir les nombreux blessés qui avait la chance de parvenir sur leur table d’opérations. J’observais sans entrer l’incroyable scène qui se déroulait devant mes yeux. Une femme était allongée sur la table d’opération. La blouse qu’elle portait était maculée de sang, mais je pus voir son visage. Ses yeux bien que dans le vague, laissait percevoir une peur et une terreur que j’espérais ne jamais connaitre un jour. Après quelques secondes d’observation, je compris enfin qui était cette femme, ses traits ressemblaient à ceux de la petite fille que j’avais brièvement tenue dans mes bras et soudain je me sentis plus proche de cette femme que jamais je ne m’étais senti d’une autre femme. Je comprenais avec clarté ses peurs. Elles étaient dirigées non pas sur sa survie, mais sur l’avenir de ses enfants. Quand Arun la toucha elle eut un regain de lucidité et me lança un regard implorant qui me bouleversa. Qu’attendait-elle de moi ?

C’est alors que Paolo surgit de la droite de la salle poussant un brancard roulant difficilement sur trois roues dessus un homme allongé sur le dos recouvert de poussières et de sang comme la plupart des victimes dans ces lieux. Ce dernier présentait une large plaie ouverte dans laquelle était plantée une large barre de métal rouillée d’une soixantaine de centimètres. Ses poumons étaient comme éventrés, et il était évident qu’il ne lui restait que quelques secondes à vivre. Soudain, une flopée d’infirmiers et les deux médecins s’agitèrent autour, branchant des perfusions sur les deux patients, les liants par un simple tube qui semblait l’unique solution à la survit d’un des deux. Je devinais sans difficulté que le pauvre homme que j’entendais hurler de douleur allait être sacrifié pour tenter de sauver cette femme au sang rare. Était-ce cela la destinée ? Le bip des appareils auxquels il était relié s’accélérait lançant soudain comme le top départ d’un Marathon en montrant ses constante s’effondrer, Paolo et Arun se mirent soudain à appuyer violemment sur le torse de cet homme qui poussait des cris si intenses que le silence s’imposa de lui même dans les couloirs tellement bruyants quelques secondes plus tôt. Une infirmière s’approcha de moi et me demanda de m’éloigner de la fenêtre en me disant :

- Nous n’avons plus de calmant ni d’anesthésique depuis bien longtemps.

Mais je refusais. La scène était surréaliste, à chaque pression sur le corps de cet homme, un peu de son sang se retrouvait dans le corps de cette femme, faisant s’envoler une partie de sa vie. Ses cris étaient comme des coups de couteau que je recevais et cette scène insoutenable finit faire tourner le regard des deux médecins dont je n’osais imaginer la souffrance morale qu’ils devaient ressentir en devant pratiquer un tel acte dans ces conditions. J’aurais aimé que Max soit là pour filmer et montrer au monde les atrocités que l’humanité s’imposait. Je glissais enfin mon regard loin des deux patients pour observer sur une chaise au fond de la nurserie, un objet qui m’était familier. Il y était posé dessus la caméra de Max, l’objectif arraché et couvert de sang. Ce fut comme un coup de masse qui me tomba dessus, je regardais à nouveau les deux blessés, décidée à affronter la réalité, à quelques pas de la chaise. C’est ainsi que je reconnus la montre de mon ami sur le bras de l’homme qui pendait en dehors du brancard et qui s’agitait à chaque impulsion. Je me précipitais pour entrer dans la salle pour voir son visage et priant pour que me trompe. Et au moment où je franchis la porte pour voir si ce malheureux sur la table de torture était bien mon ami, le bip alterné se transforma en son continu. Je m’agenouillais près de l’homme constatant l’horrible réalité. C’était bien le visage de Max déformé par la souffrance, qui d'habitude arborait un regard si joyeux et gentil. C’est alors qu’Arun lança tel un cri de victoire alors que je fondais en larme de chagrin :

- Elle est sauvée.

 

 

Sylvain Chanson 20/09/2014